Une histoire de passion, de persévérance et de l’une des plus élégantes automobiles de France
Il était une fois, dans le Paris des années 1920, un bijoutier… Mais nous reviendrons au bijoutier plus tard. Ceci est une histoire d’amour. Commençons plutôt par un jeune élève-pilote nommé Jean Charpentier — un romantique incurable qui, un beau jour, tomba éperdument amoureux. D’une voiture.

Une rencontre fatidique au Salon de l’Auto de Paris
Jean Charpentier était de ces jeunes hommes dont l’âme chantait et dont le cœur brûlait de voler. Il se formait pour devenir pilote de chasse à l’école d’aviation de Louis Blériot, le légendaire pionnier de l’aviation française, où il faisait preuve d’un talent prometteur. Un jour d’automne, profitant d’un moment de repos entre les cours, il se rendit au Salon de l’Automobile de Paris.
Alors qu’il déambulait devant les stands présentant quarante modèles étrangers et quatre-vingt-un automobiles françaises, il s’arrêta net. Devant lui se trouvait le stand du carrossier Pourtout — et sa pièce maîtresse était une magnifique Georges Irat.

Georges Irat : l’automobile de l’élite
La société Georges Irat opérait depuis 1921 dans le segment haut de gamme, proposant des véhicules prestigieux au caractère résolument sportif. À la fin des « Années folles », sa gamme comprenait des modèles à quatre et six cylindres — des moteurs que l’entreprise fabriquait entièrement en interne, ne confiant une tâche aussi cruciale à personne d’autre.

Faits marquants sur Georges Irat dans les années 1920 :
- Fondée en 1921, ciblant une clientèle aisée en quête de performance et de prestige
- Fabrication de ses propres moteurs en configurations quatre et six cylindres
- Participations couronnées de succès dans les grandes épreuves de sport automobile
- Présente lors des toutes premières 24 Heures du Mans en 1923
- Devise de la marque : « Le Voiture de l’Élite » (L’automobile de l’élite)
Plus tard, au milieu des années 1930, la marque déclinerait jusqu’à produire de simples petites voitures équipées de moteurs Ruby achetés à l’extérieur. Mais dans ses premières années, Georges Irat construisait des machines solides et rapides qui s’étaient forgé une excellente réputation sur les circuits de toute l’Europe.

La touche Pourtout : la carrosserie française sur mesure
Les voitures Georges Irat étaient vendues exclusivement en châssis roulants — les acheteurs devaient commander une carrosserie sur mesure auprès de carrossiers spécialisés, selon leurs propres goûts. La voiture qui avait captivé le jeune Charpentier avait été commandée par un éminent bijoutier parisien nommé Vège, un homme aux moyens considérables. L’automobile lui avait coûté 135 000 francs — de quoi acheter dix-huit Citroën. Mais les voitures bon marché n’intéressaient guère le bijoutier.
La carrosserie décapotable avait été réalisée par Pourtout, une maison de carrosserie fondée en 1925 par Marcel Pourtout.

À propos de l’atelier Pourtout :
- Une entreprise familiale où Madame Henriette Pourtout tenait toute la comptabilité
- Seulement douze artisans — tous maîtres du plus haut calibre
- Installée dans un petit atelier à Bougival, près de Paris
- Carrossait aussi bien de petites Fiat que des Bugatti sportives, des Voisin d’avant-garde, des Unic utilitaires, des Panhard françaises et des Buick importées
- Comptait parmi ses clients l’ancien président du Conseil Georges Clemenceau
- S’était forgé une réputation de qualité et de style malgré moins de cinq ans d’existence

La naissance de « Georgette »
L’aspirant pilote de chasse retourna plusieurs fois à l’exposition rien que pour admirer la voiture qui lui avait volé le cœur. Il la surnomma secrètement « Georgette ». Bien après la fermeture du Salon et le départ de l’heureux propriétaire avec son acquisition, Jean apercevait la voiture filant à travers les rues de Paris.

Il finit par sortir diplômé de l’école de pilotage avec les honneurs, mais entre-temps la Grande Dépression de 1929 avait frappé, la vie avait radicalement changé, et les souvenirs de cette merveilleuse automobile s’étaient peu à peu estompés. Après tout, voler, c’était bien différent de conduire.

Des retrouvailles inattendues, des décennies plus tard
Bien des années plus tard, le destin réservait une nouvelle rencontre à notre pilote. Un jour, alors qu’il roulait dans la banlieue parisienne sur une route familière, une voiture décapotable le doubla soudain comme s’il était à l’arrêt et disparut dans le virage suivant.
Cela n’aurait rien eu d’extraordinaire si Charpentier avait conduit une quelconque petite Citroën. Mais il était au volant d’une Ballot deux litres — une voiture de sport par définition, d’occasion certes, mais méticuleusement entretenue de ses propres mains. Jean écrasa aussitôt l’accélérateur pour voir qui l’avait si facilement semé, mais la mystérieuse voiture s’était volatilisée sans laisser de trace.

La poursuite se poursuivit au fil de plusieurs rencontres :
- La mystérieuse automobile apparut devant Charpentier à plusieurs reprises
- Chaque fois, elle échappait à la poursuite
- Il ne parvenait même pas à la voir de face pour identifier l’emblème du constructeur
- La voiture semblait d’une rapidité impossible
Puis, un beau jour, la chance fut enfin de son côté. Il repéra la mystérieuse voiture aux portes mêmes d’un garage, son propriétaire sur le point de la rentrer. Jean rangea immédiatement sa Ballot le long du trottoir, sauta de son siège, fit le tour jusqu’à l’avant du véhicule si longtemps poursuivi… et resta foudroyé sur place.
Devant lui se trouvait sa chère Georgette.

Reconquérir un rêve
La voiture était usée, légèrement cabossée par la circulation parisienne, et repeinte avec une certaine négligence. Mais c’était indéniablement elle.
La conversation avec le propriétaire ne révéla pas grand-chose. Il l’avait achetée par hasard, elle roulait parfaitement, mais le mécanisme de la capote était complètement bloqué et ne voulait plus se replier. Par mauvais temps, il était tout simplement impossible de la conduire. Le plancher pourrissait sous les pieds, les bas de caisse avaient besoin d’être repris… Bref, la voiture nécessitait une sérieuse remise en état, mais il n’avait jamais trouvé le temps de s’en occuper et songeait à la vendre pour quelque chose de plus récent.
Par bonheur, le pilote Charpentier avait de l’argent sur lui ce jour-là. Prenant le propriétaire au mot, il versa un acompte séance tenante et ramena bientôt chez lui sa chère Georgette — pour la réparer et la restaurer.

Un travail d’amour
La voiture nécessitait une quantité de travail considérable. Les organes mécaniques réclamaient eux aussi une attention urgente. De toute évidence, le précédent propriétaire n’avait guère de sens de la mécanique et regardait rarement sous sa voiture.

Le parcours de la restauration :
- Charpentier travaillait sans hâte, avec soin, méthode et précision
- Il s’attaqua méticuleusement à chaque problème que la voiture avait développé
- Certaines pièces mécaniques durent être commandées auprès de spécialistes
- Ce processus lui procurait une joie et une satisfaction authentiques
À cette époque, la fortune sourit à Jean d’une autre manière — il fit un beau mariage. Son épouse était non seulement belle mais sage, assez délicate pour ne jamais se moquer de la passion de son mari pour les vieilles voitures. Le pilote Charpentier était donc sincèrement heureux. Le bonheur irradie de sa correspondance de cette période, dont une partie subsiste dans les dossiers historiques qu’il constitua lors de la restauration.
Il eut même le plaisir de conduire Georgette après avoir achevé la restauration — mais pas longtemps. Au début des années 1950, une opportunité de contrat se présenta avec la société américaine Goodyear, plus précisément sa division d’Akron, dans l’Ohio, qui participait à la conception et à la construction de dirigeables. La famille Charpentier dut s’installer aux États-Unis, laissant l’automobile en garde dans un garage parisien.

Un adieu amer
Le pilote avait apparemment l’intention de revenir à Paris une fois son contrat terminé, mais sa carrière en Amérique connut un essor spectaculaire. Réalisant qu’il resterait définitivement aux États-Unis, il vendit à contrecœur sa précieuse Georgette en 1960 à une ancienne connaissance parisienne.
La rare automobile finit par le suivre en Amérique, mais ils ne se retrouvèrent jamais.

Un nouveau chapitre : la restauration professionnelle
L’automobile française à la carrosserie sur mesure refit surface lors d’une vente aux enchères au début des années 1990. Le célèbre collectionneur Noel Thompson la repéra, l’acheta immédiatement et l’envoya pour une restauration complète chez Automobile Restorations, dans le New Jersey.

La restauration finale :
- Les spécialistes du New Jersey travaillèrent sur la voiture pendant cinq années entières
- Ils lui rendirent sa splendeur originelle dans les moindres détails
- La qualité aurait vraisemblablement satisfait même son premier propriétaire, le bijoutier Vège
- La voiture est aujourd’hui un témoignage du savoir-faire français des années 1920 et de l’amour indéfectible d’un pilote
Aujourd’hui, cette magnifique Georges Irat Modèle A Pourtout représente bien plus qu’une pièce d’histoire automobile : c’est une histoire d’amour s’étalant sur des décennies — la preuve que certaines passions ne s’éteignent jamais vraiment.

La Georges Irat Modèle A de 1927 avec carrosserie Pourtout reste l’un des plus beaux exemples de l’art carrossier français sur mesure de l’âge d’or de la carrosserie.
Photo : Andreï Khrisanfov
Ceci est une traduction. Vous pouvez lire l’article original ici : Georges Irat Model A Pourtout 1927 года в рассказе Андрея Хрисанфова
Publié Décembre 03, 2025 • 9m à lire